Le feu qui ravage actuellement la Gironde ne détruit pas seulement des arbres. Il révèle ce que nous perdons lorsque nous simplifions un écosystème jusqu’à le rendre plus vulnérable.
Le 22 juillet 2026, un feu se déclare à Saumos, en Gironde. À l’origine, il s’agit d’un départ de feu dans le massif des Landes de Gascogne. Quelques jours plus tard, l’incendie a parcouru environ 42 000 hectares et provoqué l’évacuation préventive de près de 220 000 habitants et touristes.
La chaleur, le vent et la sécheresse expliquent évidemment la violence du phénomène. Mais pour comprendre pourquoi le feu a pu progresser avec une telle rapidité, il faut également remonter un siècle et demi en arrière, au moment où l’on a décidé de transformer un vaste territoire de landes humides en une immense forêt de production.
Avant la forêt, il y avait la lande et l’eau
On résume parfois l’histoire des Landes de Gascogne en disant qu’une forêt a été plantée sur un marais. La formule est un peu simplificatrice, mais elle décrit bien la transformation du territoire.
Avant le XIXᵉ siècle, le paysage était composé de landes, de pâturages, de zones marécageuses saisonnières, de boisements dispersés et de sols sableux souvent gorgés d’eau pendant l’hiver. Le pin maritime y était déjà présent. Ce qui n’existait pas encore, c’était cette forêt presque continue, organisée à grande échelle autour d’une seule essence.
En 1857, une loi impose l’assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne. Des fossés sont creusés pour évacuer l’eau et rendre les terrains exploitables. Près d’un million d’hectares sont progressivement drainés et plantés, essentiellement en pins maritimes, une espèce locale capable de pousser sur ces sols pauvres et sableux.
La transformation est spectaculaire. Le territoire, jusque-là considéré comme improductif, alimente une industrie de la résine, puis une importante filière du bois, du papier et de l’emballage.
D’un point de vue économique, le modèle fonctionne. Mais il repose sur une simplification radicale du paysage.
Une forêt ne produit pas seulement du bois
C’est ici qu’intervient la notion de service écosystémique.
Un service écosystémique est un bénéfice que les humains retirent du fonctionnement de la nature. Dans une forêt, le plus visible est la production de bois, parce qu’elle peut être récoltée, vendue et inscrite dans un compte de résultat.
Mais la forêt assure simultanément de nombreuses autres fonctions. Elle stocke du carbone, protège les sols contre l’érosion, participe au cycle de l’eau, filtre une partie des polluants, régule le microclimat et offre des habitats à de nombreuses espèces. Elle soutient également des activités touristiques, sportives et culturelles, tout en contribuant à l’identité et à l’attractivité d’un territoire.
Ces services sont essentiels, mais ils ont une particularité : ils sont rarement facturés.
Personne ne reçoit chaque mois la facture de l’eau filtrée par un sol forestier, du carbone conservé dans les arbres ou de la fraîcheur apportée par la végétation. Parce que ces services semblent gratuits, nous finissons souvent par les considérer comme acquis.
Jusqu’au moment où l’écosystème ne peut plus les fournir.
Quand la monoculture rencontre la sécheresse
La monoculture de pins n’a évidemment pas déclenché l’incendie. En revanche, elle a contribué à créer un paysage dans lequel le feu peut trouver une végétation relativement homogène et continue sur des surfaces considérables.
Dans une forêt plus diversifiée, le feu rencontre davantage de variations : des peuplements de feuillus, des arbres d’âges différents, des clairières, des sols plus humides, des zones ouvertes ou des espaces où la végétation est moins combustible. Ces éléments ne rendent pas une forêt incombustible, mais ils peuvent agir comme des ralentisseurs en rompant la continuité du combustible.
Ils forment, en quelque sorte, des pare-feu naturels.
Le terme ne signifie pas que le feu s’arrêterait automatiquement devant un chêne ou une zone humide. Lors d’un incendie extrême, presque tous les milieux peuvent brûler. Mais un paysage composé d’une mosaïque de milieux ne réagit pas partout de la même façon. Le feu peut y perdre de la vitesse, changer d’intensité ou rencontrer des zones plus difficiles à franchir.
À cette homogénéité du massif s’ajoutent aujourd’hui des conditions climatiques exceptionnelles.
La France a connu une canicule précoce et intense en juin, puis une deuxième vague de chaleur du 4 au 19 juillet. À Bordeaux, celle-ci s’est traduite par neuf jours consécutifs de canicule entre le 9 et le 17 juillet. Dans le même temps, le manque de précipitations et les fortes températures ont asséché les sols depuis la fin du mois de mai. Au 17 juillet, leur humidité atteignait à l’échelle nationale un niveau inédit aussi tôt dans l’été, inférieur à ceux observés aux mêmes dates en 1976, 2022 et 2025.
La monoculture fournit une continuité. La sécheresse transforme cette continuité en combustible. Le vent apporte ensuite la vitesse.
C’est la combinaison de ces facteurs, davantage que l’un d’entre eux pris isolément, qui permet à un départ de feu de changer d’échelle.
Ce qui brûle n’est pas seulement un stock de bois
Lorsque nous regardons une forêt brûler, nous voyons d’abord des arbres disparaître. Pour les propriétaires et les entreprises de la filière, la perte est immédiate : plusieurs décennies de croissance peuvent être détruites en quelques heures. Sans parler des personnes dont les maisons et habitations ont été dévastées par le feu.
Mais le feu affecte également tous les autres services rendus par l’écosystème.
Les animaux perdent leurs habitats et leurs zones de reproduction. Les sols, privés de couverture végétale, deviennent plus sensibles à l’érosion et au ruissellement. Le fonctionnement local du cycle de l’eau est perturbé. Le carbone stocké peut être relâché dans l’atmosphère, tandis que la capacité future du territoire à en absorber est réduite.
À cela s’ajoutent les pertes pour les activités touristiques, les habitants, les collectivités, les assureurs et toutes les entreprises qui dépendent directement ou indirectement de ce territoire.
L’incendie est visible pendant quelques jours. La dégradation des services écosystémiques peut, elle, durer plusieurs années.
La biodiversité : une assurance contre les chocs
L’histoire de la forêt landaise ne raconte pas qu’il ne fallait pas planter de pins maritimes. Cette essence est adaptée au territoire, structure une filière économique majeure et rend elle-même de nombreux services.
Elle raconte plutôt ce qui se produit lorsque l’on optimise un paysage autour d’une fonction principale — produire du bois — en accordant moins d’importance aux autres fonctions de l’écosystème.
Diversifier les essences ne suffirait pas, à elle seule, à empêcher les incendies. Restaurer les zones humides ne remplacerait ni l’entretien des parcelles, ni les moyens humains, ni les infrastructures de lutte contre le feu. Mais la diversité des espèces, des milieux et des structures forestières évite qu’un même choc rencontre partout les mêmes conditions.
C’est précisément l’un des rôles de la biodiversité : ne pas laisser tout le système réagir de la même manière, au même endroit et au même moment.
Cette leçon dépasse largement la forêt.
Une entreprise qui dépend d’un fournisseur unique, d’un seul site de production, d’une ressource naturelle fragilisée ou d’une infrastructure sans solution de remplacement ressemble, elle aussi, à un paysage sans rupture. Elle peut être remarquablement performante lorsque tout se déroule comme prévu, mais extrêmement vulnérable lorsque les conditions changent.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que produit un écosystème. Elle est de comprendre tout ce qu’il rend possible, gratuitement et silencieusement, avant que sa dégradation ne nous oblige à en calculer le coût.
La biodiversité n’est pas un supplément ajouté à la performance. Elle est ce qui empêche la performance de se transformer en fragilité.



